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La résistance de l'amiral Canaris à Hitler

L'historien Pierre Jardin, agrégé d'histoire et docteur d'état en sciences humaines et sociales, s'inscrit en faux contre la thèse d'Eric Kerjean selon lequel la résistance de l'amiral Canaris à Hitler aurait été un "mythe". Eric Kerjean, écrit-il, multiplie les erreurs dans son ouvrage "Canaris : le maître espion de Hitler" (Perrin) " et se contente le plus souvent de présenter, à l’appui de ses thèses, des affirmations que rien ne vient étayer. L’idée que l’Abwehr aurait pu participer à la solution finale n’est pas soutenable


CanarisL’ouvrage d’Eric Kerjean1, a tout pour allécher le lecteur. Il se présente en effet comme « la biographie définitive de la figure la plus trouble du IIIe Reich », l’auteur lui-même se disant « historien, spécialiste du IIIe Reich et du renseignement civil et militaire ». Pourtant, le lecteur ne peut qu’être gravement déçu, tant l’auteur multiplie les erreurs et se contente le plus souvent de présenter, à l’appui de ses thèses, des affirmations que rien ne vient étayer.

La couverture nous annonce une « relecture complète des archives ». Cette relecture complète se limite, dans la bibliographie, à 32 cotes d’archives allemandes, ce qui est bien peu, si l’on la compare aux centaines de cotes que citent un Bernhard Kroener pour sa biographie de Friedrich Fromm, d’un Hans-Jürgen Müller pour celle de Ludwig Beck ou d’un Peter Longerich pour celle de Heinrich Himmler2. Les références aux archives étrangères sont limitées à leur plus simple expression : on s’étonnera de ne trouver aucune mention du Service historique des Armées, ou de ne voir mentionner, pour la partie anglaise, ni le Prime Minister’s Office, ni le Foreign Office, ni le War Office. Les archives américaines sont à peu près ignorées et les archives russes ne sont même pas mentionnées.
La bibliographie présente de sérieuses lacunes. Quels que soient les mérites de la sélection publiée par Tallandier, il est préférable de se reporter à l’édition originale du Journal de Goebbels qui fait régulièrement allusion à l’Abwehr, considérée comme un nid d’espion, et à son chef, tenu par Hitler pour un traître. Les trois grandes biographies mentionnées ci-dessus, où Canaris apparaît de façon récurrente, sont ignorées, tout comme d’ailleurs la plupart des récents ouvrages anglo-saxons qui lui sont consacrés, à commencer par la biographie de Richard Bassett3. La formidable analyse de Gabriel Gorodetsky4 n’est pas citée, pas plus que celle de Stephen Fritz5.

Des sources douteuses

Les erreurs auxquelles on fait allusion ci-dessus tiennent à plusieurs facteurs. D’abord, Eric Kerjean est trop enclin à faire confiance à des sources douteuses. Il cite ainsi 4 pages d’un portrait de Canaris par Otto Strasser6 ou 3 pages d’un article qu’un journaliste américain lui consacre7. Laissons le second qui est un pur roman. Le premier est intéressant dans la mesure où il manifeste une grande ignorance des structures et des hiérarchies militaires de l’Allemagne impériale. S’il est exact que Canaris a effectué en Espagne une mission pour le compte de l’état-major de l’Amirauté8, il n’a jamais été attaché naval à Madrid. Un tel poste supposait d’être proposé par Tirpitz, secrétaire d’Etat au Reichs-Marine-Amt, et accepté par l’empereur. D’autre part, en tant qu’officier de Marine, Canaris dépendait du cabinet naval impérial : il est exclu de supposer qu’un officier de l’état-major de l’armée de terre, le colonel Nicolai, tout chef de l’Abteilung IIIb qu’il fut, ait pu jouer un rôle quelconque dans sa nomination en Espagne. Ajoutons que pendant la guerre les Nachrichten-Stellen de l’Amirauté étaient implantées à La Haye, Copenhague et Stockholm 9, villes certainement plus adaptées à l’espionnage naval que les plateaux de Castille. Ce que dit Strasser n’est donc pas fiable.
A ce type d’erreurs dues à des sources contestables, s’ajoutent des erreurs dues à une connaissance incertaine de la langue allemande et une connaissance approximative des titres et fonctions civiles et militaires. C’est ainsi qu’Eric Kerjean affuble l’homme du coup d’État de mars 1920, Wolgang Kapp, du titre de « directeur général des Landschaften – organismes de crédit coopératif – de Prusse orientale »10, alors que Kapp est un fonctionnaire, directeur général de l’Agriculture de la Province de Prusse orientale. Dans un autre ordre d’idées, il se livre à des variations sémantiques sur le mot Abwehr, d’où il ressort qu’il se traduit par « défense et résistance », ce qui aurait permis aux membres de l’Abwehr un jeu de langage facil en se disant résistants. Le problème est que Abwehr de peut signifier résistance que dans une acception, militaire11 : on pourra dire d’une unité qu’elle a « kräftig abgewehrt » une attaque ennemie, offrant ainsi une belle résistance. La chose se complique encore lorsqu’il assimile « résistance » et « conservation », qui seraient tous deux englobés par le terme Widerstand. A l’appui de cette nouveauté linguistique, il renvoie à un passage de Mein Kampf où Hitler évoquerait les peuples capables de résister pour survivre. Là encore, il y a un problème, c’est que dans ce passage, Hitler parle des ravages de la syphilis et de la capacité biologique de certaines races à résister à la maladie12.
Mentionnons enfin un autre type d’erreurs, dues à la méconnaissance des événements. A cet égard, le récit qui nous est présenté de la défaite allemande de 1918 et de la répression des mouvements révolutionnaires est passablement déroutant. Rappelons que l’état-major allemand n’a jamais adressé au gouvernement américain de demande d’armistice13, et que c’est précisément parce qu’il s’en est bien gardé qu’il a pu par la suite bâtir la légende du « coup de poignard dans le dos » en rejetant sur le gouvernement civil la responsabilité de la démarche14, tout comme Wilson n’a jamais exigé la capitulation totale de l’Allemagne.
Erich Kerjean nous dit que Canaris a directement participé à la liquidation du mouvement spartakiste, en janvier 1919 à Berlin15 - une affirmation à laquelle on serait bien en peine de trouver la moindre preuve. Il mentionne le rôle de la Garde-Kavallerie-Schützen-Division dans la répression, mais commet à son sujet deux erreurs. Créée en 1917 à partir d’éléments des régiments de cavalerie de la Garde prussienne, c’est une division d’infanterie d’élite16 qui a participé à tous les combats et y a subi des pertes sévères. C’est donc une unité régulière de l’armée et non un corps franc, dont les hommes ont été maintenus sous les drapeaux, au lieu d’être démobilisés, à l’exception de certains éléments jugés peu sûrs qui ont été renvoyés dans leurs foyers et remplacés par des hommes issus d’autres unités. Revenue à Berlin, sa ville de garnison, le 10 décembre 1918, la GKSD ne compte certainement pas les 40 000 hommes qui lui sont généreusement prêtés : depuis la réorganisation mise en œuvre par l’OHL en septembre 1918, les divisions ne comptent plus que 3 régiments, et, après la terrible saignée subie en octobre, les effectifs de ces régiments équivalent à ceux d’un bataillon, soit 600 à 700 hommes17. Si on y ajoute les compagnies de mitrailleuses et de Minenwerfer régimentaires, soit un total de 250 hommes, la GKSD compterait entre 2500 et 2900 hommes. C’est donc une petite force qui intervient à Berlin en janvier 1919, mais c’est une force formée de combattants endurcis, supérieurement armés et parfaitement dans la main de leurs chefs, à commencer par le chef d’état-major de la division, le colonel Pabst18. A contrario, la réussite de l’intervention prouve l’exceptionnelle faiblesse des spartakistes et l’inanité des fantasmes de révolution bolchevique menaçante qui hantent les esprits bourgeois.
Canaris, mêlé aux efforts de recrutement d’un corps franc de la Marine, joue alors le rôle d’agent de liaison entre Noske (qui n’est pas gouverneur de Berlin, mais Oberbefehlshaber in den Marken, titre officiel du commandant la région militaire de la capitale) et l’Amirauté. Il n’a pas sa place dans l’état-major de la GKSD, auquel Groener et Schleicher ont confié la mission de désarmer les ouvriers de la capitale - dont il est erroné de dire qu’elle soit agitée par des combats de rue. L’opération est déclenchée lorsqu’est créé, le 5 janvier, un Comité révolutionnaire qui appelle à la grève générale.
Il n’y a pratiquement aucune résistance. Les dirigeants spartakistes, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont arrêtés et assassinés « au cours d’une tentative de fuite » par leur escorte. Rien ne permet de dire que l’ordre de les exécuter a été donné par Pabst, même si la chose est probable. Rien ne permet non plus de dire que Canaris faisait partie de l’équipe responsable qui était formée de hussards de la Garde. Tous les témoignages concordent par contre pour dire que les membres du gouvernement furent horrifiés d’apprendre la nouvelle, Noske l’ayant pour sa part accueillie avec une « grande froideur19 ». Mis aux arrêts, les auteurs présumés de l’assassinat furent traduits devant le conseil de guerre de la GKSD, où Canaris ne pouvait statutairement siéger, et écopèrent de peines légères.
L’épisode est typique de la méthode de l’auteur : accumulant les erreurs et les approximations il écrit le scénario d’une pièce étrange dans laquelle il prête trop souvent à Canaris un rôle qu’il n’a pas pu jouer. Cela est d’autant plus fâcheux qu’il n’hésite pas par ailleurs à avancer des thèses pour le moins audacieuses, affirmant que l’Abwehr aurait été un instrument de la solution finale et que Canaris aurait été un «  parfait nazi, convaincu, déterminé et loyal », dont la participation apparente à l’opposition au régime hitlérien n’était qu’une ruse lui permettant de déjouer les machinations de celle-ci et en définitive de se faire le protecteur attentif du dictateur.

L'"amitié" entre Canaris et Heydrich :chacun marquait étroitement l’autre en attendant l’occasion de le faire tomber20.

On passera sur ce qui nous est dit de l’ « amitié entre pairs » qui aurait lié Canaris et Heydrich. C’est faire preuve d’une belle innocence ou d’une belle naïveté que de croire que dans le nœud de vipères qu’était la direction politico-militaire du IIIe Reich, il y avait place pour l’amitié. On serait plus proche de la réalité en disant que chacun marquait étroitement l’autre en attendant l’occasion de le faire tomber20.
Mais là où l’on sort de l’innocence ou de la naïveté, c’est lorsqu’Eric Kerjean nous explique que l’Abwehr a été mise au service de la solution finale. La démonstration étant passablement difficile à suivre, parfois même incompréhensible, on essayera de démêler au moins quelques fils de l’écheveau que l’auteur semble avoir embrouillé à plaisir en jonglant avec les hommes et les époques21.
Eric Kerjean fait grand cas de l’accord signé par Canaris et Heydrich, dans lequel les deux hommes fixent les limites réciproques des services qu’ils dirigent, l’Abwehr d’un côté, le SD de l’autre. Si l’on considère que la première mouture de ce texte, signée le 21 décembre 1936, est due à Canaris, il est assez clair que pour le chef de l’Abwehr il s’agissait essentiellement de marquer son territoire et que le chef du SD n’était pas en mesure à l’époque de négocier, et d’autant moins qu’à l’époque Hitler ménage l’armée et ne veut pas de conflit entre celle-ci et le parti. Quant à la seconde mouture, datée du 1er mars 1942, il faut faire subir au texte des tortures dignes de la Gestapo pour lui faire dire ce qu’il ne dit pas et en tirer que c’est « à partir de sa signature que l’Abwehr intégra officiellement l’appareil de destruction des Juifs22 ».
Le texte est en effet d’une grande clarté. Il établit le domaine d’action de l’Abwehr qui a pour missions la recherche du renseignement militaire dans les États ennemis, la protection des secrets militaires allemands et la lutte contre l’espionnage adverse. En outre, l’Abwehr doit assurer la protection du secret de certaines fabrications de guerre et protéger contre l’espionnage, la trahison et le sabotage les entreprises (Betriebe) chargées de productions sensibles. Le texte précise que cette mission incombera à des agents de l’Abwehr postés au sein des entreprises mêmes et que c’est l’OKW qui dresse la liste de ces entreprises23. Il n’y a là rien que de très classique pour un service de renseignement et de contre-espionnage, et il faut solliciter les textes plus que de raison pour en tirer la conclusion que par ces Betriebe l’accord désignerait les camps de concentration, à la garde desquels l’Abwehr participerait donc sur instruction de l’OKW.
En fait, ce point sur lequel Eric Kerjean s’étend longuement et de façon assez confuse, révèle qu’il n’a qu’une idée assez floue de ce qu’est un service de renseignements. Par nature, c’est un service de cadres, entendons pas là qu’à l’exception d’un personnel subalterne relativement peu nombreux (dactylos, chauffeurs, chiffreurs), il est exclusivement constitué d’officiers qui se chargent de recruter et de traiter des agents, sont établis au sein des entreprises dont ils doivent assurer la sécurité, ou sont détachés auprès des grands commandements entant qu’ « officiers de liaison24 ». Mais un tel service ne dispose d’aucune force en propre, ce qui lui interdit matériellement d’exercer une mission de gardiennage du type de celle que lui prête Eric Kerjean.
Il est vrai qu’il évoque la Geheime Feldgendarmerie, dont il semble croire qu’elle dépend de l’Abwehr, ce qui est inexact. Ce corps appartient à l’armée dont elle a pour mission essentielle de protéger les installations. Mais il peut agir en tant que de besoin sur réquisition de l’Abwehr pour procéder aux arrestations de suspects que celle-ci lui désigne25.
Il faut néanmoins ajouter que l’Abwehr, comme tous les services de renseignements, a à sa disposition un Service action, une troupe spécialement constituée et entraînée pour des mission ponctuelles spécifiques. En l’occurrence il s’agit du Lehrregiment Brandenburg z. b. V. 80026, qui regroupe des unités commandos, dont certaines parachutistes, chargées de mission de reconnaissance en profondeur derrière les fronts ennemis, d’action de sabotage, de saisie de points stratégiquement importants, voire d’opérations de déception. Parlant diverses langues, ces hommes, tous volontaires, sont en particulier entraînés à agir vêtus d’uniformes ennemis derrière les lignes pour s’emparer de certains objectifs, comme des ponts, ainsi qu’ils le font au moment de l’invasion de la Hollande27. Cette « unité spéciale » a été créée par Canaris en 194028. Devenue division Brandenburg, elle passe sous l’autorité directe de Jodl au début de 1943.
Or Eric Kerjean veut mêler ces hommes à l’action des unités mobiles de tuerie, citant à l’appui de ses dires un rapport du 5 janvier 1943. Le problème est que ce rapport (cité à titre d’ « exemple », ce qui laisse entendre qu’il y en aurait d’autres) n’a strictement rien à voir avec un telle action. Que dit-il en effet ?
Il est rédigé après une opération par le chef d’un Spezialkommando29 un commando de choc qui a été parachuté avec ses hommes (11 soldats de la Brandenburger et 19 volontaires caucasiens) au sud-est de Grosny. Leur mission est d’établir le contact avec des bandes tchétchènes qui mènent une guerre de partisans contre l’armée soviétique, de les amener à intensifier leur action et de s’emparer de champs pétrolifères en attendant une offensive allemande sur Grosny qui doit démarrer 15 jours plus tard. On ne reprendra pas le détail de cette opération, opération de commando typique, qui tourne d’ailleurs au fiasco total, mais il est clair que ce n’est qu’un prix d’un contre-sens majeur que l’on peut y voir une opération d’élimination de Juifs ou de tout autre élément « nuisible ».
Ajoutons enfin que Kerjean attribue dans ce cadre un rôle important à ceux qu’il appelle « les officiers de l’Abwehr Ic/A.O. », qu’il mentionne à plusieurs reprises. Quel qu’ait pu être le rôle de ces officiers, il sortent du sujet pour la simple raison qu’ils n’appartiennent pas à l’Abwehr et ne dépendent donc pas de Canaris. Là encore, on constate une ignorance évidente des structures de l’armée allemande. On rappellera en effet que toutes les unités allemandes, du groupe d’armées au régiment ont à leur tête, aux côtés du chef de corps, un groupe d’officiers d’état-major, traditionnellement désignés par un sigle, constitué d’un chiffre romain et d’un caractère arabe : Ia (opérations), Ib (effectifs), Ic (renseignement), Id (artillerie). Les officiers dont parle Eric Kerjean sont donc les officiers d’état-major chargés du renseignement opérationnel au niveau de leur unité, qui n’ont aucun lien avec l’Abwehr de Canaris.

L’idée que l’Abwehr aurait pu participer à la solution finale n’est pas soutenable

L’idée que l’Abwehr aurait pu participer à la solution finale n’est donc pas soutenable. Il va de soi que les hommes de l’Abwehr, détachés auprès des armées, sont parfaitement au courant des exactions commises par la Reichswehr et les troupes spéciales de la SS, et que par voie de conséquence Canaris est au courant : si un service de renseignement ne renseigne pas son chef, ce n’est pas un service de renseignement.
C’est d’ailleurs cette découverte du caractère criminel du régime qu’il sert et auquel il a sans doute cru au début comme beaucoup qui amène Canaris à chercher à en contrôler les débordements, voire à tenter de l’éliminer. Mais adhésion passagère ne signifie pas adhésion fanatique. Il convient tout d’abord d’éviter l’erreur, trop courante, qui veut que tout Allemand nationaliste ait été ipso facto un nazi. Le chef d’état-major de l’armée allemande, le général von Hammerstein-Equord, était sans doute un patriote allemand et un nationaliste, soucieux comme ses pairs de délivrer l’Allemagne des chaînes de Versailles et de lui voir retrouver sa puissance, pourtant son aversion pour le nazisme était de notoriété publique. Tous n’ont pas eu son courage tranquille face au nouveau régime et la gamme des attitudes au sein d’un corps peu habitué à extérioriser ses états d’âme est extrême, même si de simples considérations de préservation ou d’ambition personnelle pouvait amener à manifester un minimum de dévotion au régime. Cela dit, les déclarations qu’ont pu faire en public les uns ou les autres ne sont pas forcément significatives de leur pensée réelle. De ce point de vue, que Canaris ait pu, par exemple, contribuer à un ouvrage collectif intitulé « Wehrmacht und Partei30 », où est décliné sur tous les tons l’attachement de l’armée au Führer ne doit pas tromper : il y a dans cette litanie de phrases toutes faites à peu près autant de ferveur que n’en fait naître un moulin à prière tibétain.
Il en faudrait évidemment beaucoup plus pour convaincre de la foi nazie d’un Canaris. Pourtant Eric Kerjean n’hésite pas à le présenter comme un nazi convaincu, et s’emploie à montrer que sa participation à la résistance, généralement admise, n’était que ruse et tromperie, et lui servait de couverture pour protéger en fait Hitler des attentats projetés contre lui. Mais une lecture du texte révèle que cette présentation ne repose en définitive que sur des affirmations aussi péremptoires que dénuées de preuves, des interrogations rhétoriques supposer appeler une réponse positive, des suppositions sans aucun fondement solide. Assez typique de cette démarche bien peu historienne, le récit de l’attentat raté de Smolensk, auquel Canaris aurait « peut-être » fait échec31. Au terme d’une longue promenade dans les steppes russes, on s’aperçoit qu’on en est toujours au « peut-être » et que le rideau ne s’est pas déchiré.
Mais pour Eric Kerjean, cette hypothèse, aussi gratuite qu’elle puisse être vaut preuve, car, nous dit-il, Canaris était « contre tout attentat, et contre toute entreprise de contact, toute collaboration avec l’ennemi32 ». Apparemment, il n’a pas entendu parler des contacts, pourtant connus, que l’Abwehr entretenait aussi bien avec l’Intelligence Service britannique qu’avec les réseaux géorgiens de Beria. Si cela n’allait peut-être pas jusqu’à la collaboration, cela suffisait pour que les agents de l’Intelligence Service comme ceux du NKVD ne considèrent pas Canaris comme un nazi. D’ailleurs, un nazi aurait-il dit ce qu’a dit Canaris : « Après de si grands crimes, il n’est plus possible de tromper l’histoire par de petites ruses. Il doit y avoir une expiation33. » ?

Alors, Canaris, « le maître espion de Hitler » ? Acceptons la première partie de la formule. Canaris, officier allemand, nationaliste allemand, a eu à cœur d’aider au redressement de l’Allemagne humiliée par le traité de Versailles et a contribué à restaurer les moyens de la puissance en lui donnant un service de renseignements qui s’est révélé actif et performant. Mais la seconde partie de la formule, dans ce qu’elle implique de soumission au maître n’est toujours pas acceptable. Comme bon nombre de ses pairs de l’armée, comme beaucoup de civils issus des cadres politiques de Weimar, Canaris a espéré éviter à l’Allemagne la catastrophe annoncée par l’ubris hitlérienne. Sauf à espérer d’improbables révélations nouvelles, il faut s’en tenir là. Et si révélations nouvelles il doit y avoir, c’est plutôt dans la direction des contacts paradoxaux (au moins en apparence) entre l’Abwehr et les services anglais, soviétiques et peut-être américains qu’il faudrait chercher pour dessiner la vraie figure du chef du renseignement allemand pendant la guerre. C’est une autre histoire, qui attend son historien.

Pierre Jardin

Pierre Jardin est agrégé d'histoire, docteur d'État en sciences humaines et sociales. Il a été de 1976 à 1982 membre de la Commission internationale chargée de la publication des archives diplomatiques allemande et professeur à l'Institut français de Bonn. Chargé de recherche au CNRS, il a enseigné à l'Inalco de 1993 à1998 et a été chargé de travaux dirigés à Paris IV de 1994 à 1999. Il a été détaché auprès du centre Marc-Bloch de Berlin de 1998 à 2003.

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Notes

1 KERJEAN, Eric, Canaris. Le maître espion de Hitler.- Paris, Perrin, 2012.

2 KROENER, Gerhard, Generaloberst Friedrich Fromm. Eine Biographie, Paderborn, Schöningh, 2005 ; MÜLLER, Klaus-Jürgen, Generaloberst Ludwig Beck. Eine Biographie, Paderborn, Schöningh, 2008 ; LONGERICH, Peter, Heinrich Himmler. Biographie, München, Siedler, 2008.

3 BASSETT, Richard, Hitler’s Spy Chief. The Wilhelm Canaris Mistery.- London, Cassell, 2005.

4 GORODETSKY, Gabriel, Le grand jeu de dupes : Staline et l’invasion allemande.- Paris, Les belles lettres, 2000.

5 FRITZ, Stephen G., Ostkrieg: Hitler's War of Extermination in the East. Lexington, The University Press of Kentucky, 2011.

6 KERJEAN, Eric, op. cit., p. 16 et suiv.

7 Ibid. p. 98 et suiv.8 Il s’agissait d’organiser au large de Cadix le ravitaillement de sous-marins se rendant en Méditerranée, une tâche relevant de la guerre navale et non du renseignement.

9 Leurs rapports concernant la guerre navale et le trafic maritime étaient adressés à Berlin, avec copie pour l’Auswärtiges Amt, dans les archives duquel ils se trouvent. 

10 KERJEAN, op. cit., p. 30.

11 Explicitement signalée par les dictionnaires.

12 HITLER, Adolf, Mein Kampf, München, Zentralverlag der NSDAP, 1940, p. 272. Hitler oppose aux races rongées par la maladie, les races plus fortes et plus aptes à résister (« zäheren und widerstandsfähigeren ») au sens biologique du terme.

13 KERJEAN, Eric, p. 26.

14 On se permettra de renvoyer sur ce point à notre thèse, « La légende du coup de poignard » (2004), parue en édition abrégée chez Tallandier (« Aux racines du mal. 1918, le déni de défaite », 2005).15 KERJEAN, op. cit., p. 28-29.

16 Sur cette transformation des divisions de cavalerie en divisions de chasseurs (avec référence explicite à la GKSD), cf. TESSIN, Georg, Deutsche Verbände und Truppen 1918-1939, Osnabrück, Biblio Verlag, 1974, p. 5.

17 Ibid.
Ces chiffres sont d’ailleurs des exceptions, la moyenne générale étant nettement inférieure, comme nous le montrons dans notre thèse citée ci-dessus. Noske, dans une proclamation du 11 janvier, parle effectivement de l’entrée dans Berlin d’une unité de 3 000 hommes solidement armés.

18 Pabst, officier d’infanterie, avait été chargé par Ludendorff de la restructuration de la division de cavallerie de la garde, tâche qu’il avait accomplie à la grande satisfaction de celui-ci. L’état de santé du chef de la division, le général von Hoffmann, lui interdisant de jouer un rôle autre que décoratif, c’est Pabst qui en assure de fait le commandement. 

19 Et non pas avec le ravissement que lui prête Kerjean.Cf. WETTE, Wolfram, Gustav Noske – eine politische Biographie, p. 310.Düsseldoerf, Droste, 1987, p. 310.

20 Le journal de Goebbels ou les Mémoires de Speer sont là pour le rappeler.

21 Sans parler d’un mépris assez étonnant pour les titres, grades et hiérarchies militaires. On apprend ainsi que Keitel aurait nommé Canaris « chef du commandement en chef des armées pour l’étranger », ce qui ne veut strictement rien dire (KERJEAN, op. cit., p. 86). Canaris est le chef du Amt Ausland/Abwehr au sein de l’Oberkommando der Wehrmacht, dont le commandant en chef est Hitler.

22 KERJEAN, op. cit., p. 60.23 Le texte de l’accord est publié dans : MÜLLER, Norbert, KADEN, Helma, GRAHN, Gerlinde, MEYER, Brün & KOOPS, Tilman, Das Amt Ausland/Abwehr im Oberkommando der Wehrmacht.- Koblenz, (Materialen aus dem Bundesarchiv, Heft 16), 2007, doc n° 24 MÜLLER et alii, op. cit., doc. n° 117, p. 232.25 Cf. les instructions de la 1ère Armée, citées dans : MÜLLER et alii, op. cit. doc. n° 48, p. 127.

23 Le texte de l’accord est publié dans : MÜLLER, Norbert, KADEN, Helma, GRAHN, Gerlinde, MEYER, Brün & KOOPS, Tilman, Das Amt Ausland/Abwehr im Oberkommando der Wehrmacht.- Koblenz, (Materialen aus dem Bundesarchiv, Heft 16), 2007, doc n° 140, p. 262.

24 MÜLLER et alii, op. cit., doc. n° 117, p. 232 (27 juillet 1941)

25 Cf. les instructions de la 1ère Armée, citées dans : MÜLLER et alii, op. cit. doc. n° 48, p. 127 (2 septembre 1939)

26 « Régiment d’instruction » : l’appellation vise à camoufler la vraie nature de cette unité. Les abbréviations « z. b. V. » (zur besonderen Verwendung) renvoient aux « mission spéciales » dont elle est chargée. Cf. : SPAETER, Helmuth, Die Brandenburger. Eine deutsche Kommandotruppe.- München, Walther Angerer, 1978.

27 KERJEAN, op. cit., p. 91.
L’auteur fait ici une confusion en assimilant cette opération typique de commandos à un stratagème du genre de celui dont les SS se rendent coupables à Gleiwitz (ce qui l’amène à voir en Canaris un « stratège de la guerre nazie »). En fait, Keitel désapprouve devant Canaris l’affaire de Gleiwitz, mais lui explique que l’ordre est venu directement de Hitler et qu’il ne pouvait s’y opposer. Cf. MÜLLER et alii, op. cit., doc. n° 45, p. 124 (17 août 1939).

28 Cf. l’instruction dans laquelle il définit les missions du régiment, in : ibid., doc. n° 83, p. 181 (4 décembre 1940).

29 Ibid., doc. n° 177, p. 314.

30 DONNEWERT, Richard, Wehrmacht und Partei.- Leipzig, Verlag von Johann Ambrosius Bert, 1938.
L’ouvrage contient 14 contributions du même tonneau.

31 KERJEAN, op. cit., p. 115.

32 KERJEAN, op. cit., p. 113.

33 BASSETT, op. cit., p. 264