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Carla Guelfenbein et Clarice Lispector.

Celui qui n´a jamais volé des roses ne comprendra pas.
par

Quand j´ai décidé d'écrire quelques lignes sur l´auteure brésilienne Clarice Lispector, j’ai été remplie de bonheur, celui de me plonger une fois de plus dans son monde. Lorsque j´ai réalisé que l'univers que je voulais aborder était si vaste, j’ai pensé pendant un moment que je n’y arriverais pas. Clarice Lispector en 500 mots? Impossible.

J´ai soupiré en regardant par la fenêtre. J´étais seule dans un chalet pendant une quinzaine de jours, pour finir la révision de mon roman, dont le personnage principal est inspiré de Clarice, quand je l'ai vue. C´était une rose rouge vif, entrouverte. Mais elle était dans le jardin du voisin, un homme bourru qui, pendant les huit jours précédents, ne m´avait pas adressé la parole. J´ai marché doucement vers la clôture qui séparait nos deux petits jardins pour observer la rose de plus près. C´est alors qui m’est venue à l’esprit une des histoires de Clarice: Cent ans de pardon. Une fille marche avec son amie dans l'un des quartiers les plus riches de Recife et voit tout à coup, dans l'un des somptueux jardins, une rose. «“Me quedé embobada, contemplando aquella rosa altanera, que ni mujer era todavía. Y entonces sucedió: desde lo más hondo del corazón yo quise esa rosa para mí”… “Quería olerla hasta sentir la vista oscura de tanto aturdimiento de perfume”.

La rose était dans le jardin, entourée de l'élégance froide et menaçante de ce monde auquel la fille n´appartenait pas. La fille se tenait là, son visage appuyé contre la clôture, son cœur en train de battre, plein d´anxiété. Soudain, elle entra dans le jardin, consciente du danger qui guettait derrière les fenêtres aux volets fermés. Elle a couru, elle a couru jusqu’au fond du jardin. Regardée de près, la rose était encore plus belle, et sa beauté l´a immobilisée un instant. Mais cette rose devait lui appartenir. Elle n´avait pas d’alternative. Elle a brisé la tige et ses doigts blessés ont commencé à saigner. Tout à coup elle l´avait dans ses mains, toute entière, avec sa beauté intacte. La rose était à elle. Elle a couru vers la porte, avec un sentiment de liberté et de gloire, que, elle le savait, rien d'autre ne pourrait lui donner.

Ce sentiment est resté en moi depuis la lecture de l´histoire de Clarice : le courage de prendre un risque pour assouvir son désir, et le plaisir sensuel et intime de l´avoir fait. Ce courage aurait été le principe selon lequel –sans avoir toujours de succès- Clarice a essayée de vivre sa vie. "Tout ce que j’ai eu dans la vie, a été obtenu grâce à l'audace, même des petites audaces. Dans une ambiance d'indécision on se sent perdue."

Tout en me rappelant son histoire, appuyée contre la clôture qui me protégeait de mon voisin grincheux, telle la fille de l’histoire de Clarice, j’ai su que je devais sauter, courir, attraper la rose, ma rose. Et je l’ai fait. Une épine a égratigné mon doigt, et maintenant j’écris avec un bandage, mais personne ne peut dérober mon puissant sentiment de triomphe. Mon triomphe secret d´avoir ma rose volée. Comme Clarice.

(Copyright Carla Guelfenbein)

Carla Guelfenbein, qui vient d'être récompensée par le prix Alfaguara du roman 2015, étudie la biologie à l'université de Essex en Angleterre, en se spécialisant dans la génétique. Elle suit ensuite des cours de dessin dans la prestigieuse Martín´s school of Art de Londres. De retour au Chili, elle est directeur artistique de Elle Chili et éditeur de la rubrique mode.

Carla Guelbenbein est l'auteure de plusieurs romans, traduits dans 16 langues et publiés par de nombreuses maisons d'édition européenne, dont en France Actes Sud. Ces romans ont été très bien accueillis par la critique aussi bien au Chili qu'a l'international. Le prix Alfaguara du roman, une importante récompense dans le monde littéraire hispanique, lui a été attribuée pour son roman Contigo la distancia

Selon le prix Nobel de littérature John Coetzee son oeuvre est subtile, lucide et pleine d'empathie.

En France, Actes sud a publié de Carla Guelfenbein Ma femme de ta vie (2007 ; Babel n° 963), Le reste est silence (2010 ; Babel n° 1188) et Nager nues (2013).

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Carla Guelfenbein

 


 

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