Yangiabad ville secrète du camarade Beria

La rue principale de Yangiabad de nos jours

La rue principale de Yangiabad de nos jours

A Yangiabad, Ouzbékistan,la ville secrète du camarade Beria

par André Birukoff

Les rues sont désertes, les maisons inhabitées. Devant l’ancien conservatoire, un buste de Piotr Tchaïkovski, rongé par les intempéries. Le célèbre compositeur russe a les doigts coupés, comme amputés par le froid et son visage fait vaguement penser à « Fantomas ».

Un peu plus loin la place centrale est vide. Il n’y a plus d’eau dans la grande fontaine. L’école est fermée, les cinémas aussi. L’accès à la Maison de la Culture est encombrée de gravas.Curieusement, un magasin est resté ouvert. On y trouve quelques boites de conserve, du lait. Pour faire de vraies courses il faut aller dans une autre ville. La plus proche n’est qu’à une vingtaine de kilomètres. Mais c’est un trajet d’une heure sur une route défoncée qui ne sera certainement pas réparée de sitôt.

Nous sommes à Yangiabad à quelque 120 km à l’est de Tachkent (la capitale de l’Ouzbékistan), au pied des monts Tien Shan. Même si elle est oubliée des hommes, la ville est loin d’être laide. Les rues, plantées de platanes, châtaigniers ou bouleaux, sont ombragées. Le climat est agréable. En altitude – environ 1.300 m – l’air est plus respirable qu’à Tachkent, la chaleur, en été, nettement moins accablante. Les maisons, de solides petits blocs d’un ou deux étages, résistent tant bien que mal au temps et à la solitude. Elles semblent attendre encore ceux qui les ont fuies. En bordure de la ville coule une petite rivière, un ruisseau d’eau claire qui se fraye un passage au milieu des rochers. Un paysage plutôt plaisant en somme, mais qui ne séduit plus. Yangiabad est bel et bien une ville fantôme. Que s’il passé ? Pourquoi l’a-t-on désertée ?

Une banderole à l'entrée de Yangiabad

Une banderole à l’entrée de Yangiabad avec ces mots « Sois fière tribu des mineurs »

Yangiabad a été crée en 1947 sur ordre du bras droit de Staline, le redoutable Lavrenti Beria. Chef du NKVD (le KGB de l’époque) depuis 1938, il règne sur la plus grande entreprise de construction de l’URSS : le GOULAG dont les dizaines de millions de prisonniers constituent une inépuisable main d’œuvre gratuite. En 1943 Staline lui a confié la mise en œuvre du programme nucléaire avec pour principal objectif la réalisation d’une bombe atomique dont les Américains ont encore l’exclusivité. Ce sera fait en 1949 avec un premier essai nucléaire réussi à Semipalatinsk, au Kazakhstan.

A Yangiabad, Ouzbékistan, un quatre pièces vaut 500 dollars

Beria a ordonné aux spécialistes soviétiques de trouver sur toute l’étendue de l’URSS, les réserves d’uranium. L’Asie centrale soviétique en est pas trop mal pourvue et on en découvre à une centaine de km à l’Est de Tachkent. Aussitôt l’ordre est donc donné de construire à proximité des mines, un nouvelle ville Elle portera un nom ouzbek : Yangiabad, de Yangi, nouveau et abad, ville. Ingénieurs et mineurs sont recrutés en hâte et pour construire la ville Beria envoie tout un contingent de prisonniers de guerre : allemands et japonais.

La cité sort rapidement de terre et rassemble, à la fin des années soixante, quelque 20.000 habitants. Salaires plutôt élevés, approvisionnement plus que correct, selon les critères soviétiques. Yangiabad est alors une ville ultra-secrète. Elle dépend directement de Moscou, elle est interdite aux Ouzbeks, et elle ne figure sur aucune carte. Il faut une autorisation expresse du KGB pour pouvoir s’y rendre.

Mais les mines d’uranium sont moins riches que les autorités ne l’espéraient et, au début des années 80, elles sont déjà pratiquement épuisées. Yangiabad commence alors à péricliter. Avec l’effondrement de l’URSS en 1991, la débandade est générale. A l’entrée de la ville, la grande enseigne en lettres géantes qui clame fièrement « Sois fière, tribu des mineurs !» est rapidement mangée par la rouille.

 

"Cottage" à vendre d'urgence a Yangiabad, la ville secrète de Béria

« Cottage » à vendre d’urgence a Yangiabad, la ville secrète de Béria

Quelques irréductibles – une dizaine tout au plus – vivent encore à Yangiabad, amoureux impénitents d’une ville qu’ils ont vu naître et dont ils refusent de se séparer. D’autres – des retraités russes pour la plupart, nostalgiques de l’URSS sans doute – ont décidé d ‘y avoir leur résidence d’été. Ils espèrent, sans trop y croire, que la ville renaîtra un jour de ses cendres. Un espoir qui ne coûte pas trop cher : Yangiabad doit être la seule ville au monde où l’on peut acheter un quatre pièces pour 500 dollars !

La maison de la culture de Yangiabad, ville secrète de Beria

La maison de la culture de Yangiabad, en 2015