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Les origines du drame syrien

Un entretien avec Xavier Baron auteur d'un ouvrage publié chez Tallandier et intitulé Aux Origines du drame syrien 1918-2013

Selon des informations du New York Times, sourçant des officiels américains, la plupart des armes livrés au rebelles syriens via le Qatar par les Etats-unis tomberaient dans les mains des groupes islamistes. Cela vous semble t-il plausible, et dans ce cas, pourquoi les Etats unis jouent ils avec le feu en soutenant de facto des extremistes?

Officiellement les Etats-Unis n'arment pas les rebelles, et les pays occidentaux non plus. Les armes qui arrivent entre les mains des rebelles, principalement via la Turquie, proviennent essentiellement de l'Arabie saoudite et du Qatar, et probablement de la Libye où des stocks d'armes considérables ont été abandonnés pendant la guerre. Cependant, ces armements profitent surtout aux groupes islamistes et salafistes, soutenus traditionnellement par les Saoudiens et les Qataris, qui sont les mieux organisés et les plus aguerris. En outre nombre d'islamistes ne sont pas syriens et viennent de l'Afghanistan, de l'Irak, ou de la Libye par exemple. Les déserteurs de l'armée syrienne, regroupés au sein de l'Armée syrienne libre (ASL), paraissent moins bien armés. D'ailleurs les opérations militaires les plus déterminantes sont menées par les groupes islamistes, ce que n'apprécie pas du tout l'ASL. Les Etats-Unis ne paraissent donc pas directement impliqués - sauf révélations qui pourraient apparaître dans les mois ou les années à venir - mais ils sont au courant des agissements saoudiens et qataris, et ne contrôlent pas ces flots d'armes. En fonction de l'évolution de la situation, ils pourraient effectivement le regretter un jour comme cela a été le cas en Afghanistan.

Vous faites remonter les origines du drame syrien a 1918. Neanmoins, tout semble s'être accélèré au cours des dernières années. Quel est a été l'élément clé?

Le drame syrien actuel résulte directement de quarante ans de régime Assad, et la révolte a éclaté dans le contexte des soulèvements dans certains pays arabes en 2010-2011. Ceci dit,  la Syrie actuelle qui existe depuis une centaine d'années, n'a quasiment jamais connu une vie politique apaisée. Après quatre siècles de domination ottomane, les Syriens n'ont pas obtenu l'indépendance qui leur avait été promise pendant la première guerre mondiale. Un mandat français a été mis en place pendant plus de vingt ans et les révoltes se sont succédé. Après l'indépendance en 1946, le pays a été secoué par des coups d'Etat en série, jusqu'à ce que le parti Baas et l'armée s'imposent définitivement dans les années soixante. Des épisodes extrêmement violents ont eu lieu comme l'écrasement de la révolte des Frères musulmans dans la ville de Hama en 1982, qui a fait entre 15.000 et 20.000 morts. C'est donc un siècle de tourmente qu'a vécu la Syrie mais le conflit actuel est sans conteste le plus violent et il a pu prendre une telle ampleur en raison du contexte arabe, régional et international qui a offert à l'opposition une opportunité qui ne s'était pas encore présentée. Autre aspect important de la crise, la Syrie et l'Iran chiite ont noué il y a vingt ans une alliance que ne cessent de combattre les pays arabes sunnites, avec en tête l'Arabie saoudite, les pays occidentaux et Israël. Faire tomber le régime Assad, c'est donc aussi affaiblir l'Iran.

Quels sont les véritables adversaires de Bachar al Assad? Les islamistes, les démocrates? On n'y comprend plus grand chose?

Les adversaires de Bachar el-Assad sont d'abord tous les Syriens qui ont souffert du carcan politique, social, et policier dans lequel ils vivent depuis quarante ans. Ce sont tous ceux qui rêvent d'un régime politique respectant les libertés essentielles. Mais la Syrie est un pays majoritairement sunnite, et un certain nombre d'opposants souhaitent l'instauration d'une république islamique, ce que veulent aussi les groupes de combattants islamistes et salafistes. Le fait est qu'après deux années de révolte, les opposants ne sont toujours pas d'accord sur la nature du régime qu'ils veulent instaurer. L'opposition n'a toujours pas élaboré son programme. La chute du régime Assad pourrait donc marquer le début d'une nouvelle lutte pour définir l'avenir du pays: régime démocratique ou république islamique. Les évènements qui se sont déroulés en Tunisie, en Egypte, en Libye et au Yémen depuis deux ans ont montré que les espoirs des révolutionnaires ont souvent du mal à se concrétiser.

Le président syrien est il véritablement maitre du jeu dans son pays ou doit-il rendre des comptes a certains groupes de pression qui pourraient même lui dicter sa conduite?

Le contrôle qu'exerce réellement Bachar el-Assad sur son régime n'a pas cessé de susciter des interrogations depuis son arrivée au pouvoir en 2000. Avec son apparence de jeune homme de bonne famille, timide, formé en occident, beaucoup ne lui accordaient qu'une survie politique de courte durée dans le monde impitoyable de la politique syrienne. Or, il a duré  et a surmonté plusieurs crises politiques comme le retrait syrien du Liban et l'assassinat de l'ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri. Il est improbable qu'il soit aujourd'hui le jouet d'un groupe de pression. Au contraire, toutes les informations indiquent qu'il a suivi de très près l'évolution de la situation, dès le début. Les décisions sont prises par un petit groupe déterminé à ne rien lâcher. Bachar el-Assad et son frère Maher, chef des troupes de choc du régime, y figurent en bonne place, avec d'autres membres de la famille et des officiers situés à des postes clefs des forces de sécurité. Ce groupe est convaincu qu'il ne survivrait pas au moindre signe de faiblesse.

Xavier Baron. Aux origines du drame syrien. Tallandier


Entretien réalisé en Janvier 2013

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Un livre de Xavier Baron sur les origines du drame syrien. Xavier Baron, est l'un des journalistes qui connait le mieux le monde arabe. Il était rédacteur en chef à l'Agence France Presse et fut Directeur des bureaux de l'Agence au Moyen Orient. Il parle notamment dans cet entretien des livraisons d'armes aux rebelles syriens, des raisons qui ont accéléré la crise, et de la personnalité de Bachar al Assad.