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Les techniques de contre-insurrection

«Aucune grande puissance n'a échappé, au siècle dernier, à une défaite politique et à une impasse militaire dans une guerre de contre-insurrection». Les théories de lutte contre les insurrections populaires qui visent à la marginalisation de l'ennemi plutôt qu'à sa destruction seraient elles donc inadaptées? En Afghanistan comme en Irak les Américains ont échoué. Serait-il donc inutile de chercher à conquérir les coeurs et finalement nécessaire de chercher tout simplement à liquider l'adversaire? Un recueil d'articles publié chez Choiseul avec un titre explosif ( Faut-il brûler la contre- insurrection) a fait le point sur une question de stratégie d'autant plus épineuse qu'elle a de nombreux aspects moraux.

La stratégie américaine

En Afghanistan comme en Irak les Américains ont réussi le premier volet de la stratégie, c'est-à-dire le « Shock and Awe » (Choc et Effroi) qui grâce à une puissance de feu sans pareil et une technologie digne de la Guerre des Etoiles permet de subjuguer l'ennemi en un temps record. Mais le deuxième volet - vaincre la résistance à l'occupant- s'est révèlé autrement plus difficile et les Etats-Unis ont récemment annonce leur retrait progressif d'Afghanistan alors que les Talibans ont repris le controle de larges zones du pays.

La conquête des coeurs et des esprits

Le général américain David Petraeus, promu grand stratège du XXIe siècle a baptisé sa politique de lutte contre la guerilla de «  conquête des cœurs et des esprits ». Une formule littéraire, voire même poétique, qui cache en fait une théorie ancienne, aussi controversée que polémique : la contre-insurrection. Cette locution fait froid dans le dos dès qu'on la prononce et renvoie à des conflits de sinistre mémoire : guerres coloniales, Algérie, Vietnam, dictatures militaires en Amérique latine… Elle évoque de vieilles pratiques, condamnables et condamnées mais qui n'ont toujours pas disparu : guerre psychologique, propagande, rôle inavouable des services secrets, renseignements obtenus sous la torture... Et pourtant, elle a échoué.

Le Surge du général Petraeus

Le général Petraeus avait voulu dépoussiérer ce concept (COIN dans le jargon militaire), pour la remettre au goût du jour dans un manuel publié en 2006. Nommé début 2007 à la tête des armées en Irak il avait mis ses idées en pratique à l'occasion du « Surge » (le Sursaut), une étape cruciale de la guerre en Irak qui a combiné des pratiques contre insurrectionnelles à une augmentation sensible -environ 30.000 hommes en plus- du nombre de soldats sur le terrain. Si le bilan du « Surge » est loin d'avoir été clairement établi, les officiels Américains l'ont considèré officiellement comme un succès et l'année suivante le général Petraeus avait été envoyé en 2008 en Afghanistan sans doute pour y appliquer la stratégie qui l'a rendu célèbre et qui met, entre autres, l'accent sur la nécessité pour les militaires de parvenir, avec l'aide de spécialistes « civils » - sociologues, archéologues, anthropologues ou autres- à une connaissance aussi parfaite que possible de ce qu'ils appellent le « terrain humain ». Mais cette stratégie a échoué.

Le recueil « Faut-il brûler la contre insurrection ? », braque le projecteur sur cette théorie très controversée pour en révéler les limites, les erreurs et parfois les succès. Il retrace son évolution et souligne l'influence que les penseurs militaires français, tels le lieutenant-colonel David Galula, ignoré dans son propre pays, ont eu sur leurs collègues américains. Mais, mise à part un bref rappel des exactions à la prison d'Abou Ghraib, il passe trop rapidement sur ses aspects les plus sombres de la contre-insurrection, l'utilisation de la torture en particulier. Cela risque de surprendre, mais s'explique peut-être dans la mesure où l'ouvrage, qui rassemble des articles de spécialistes de haut niveau, s'adresse en priorité à des lecteurs bien au fait des théories militaires, d'où son caractère un peu trop académique pour pouvoir séduire un large public. Les exposés n'en restent pas moins d'une grande clarté avec parfois quelques incursions dans le domaine de la philosophie, comme par exemple un article, avec les mises en garde de rigueur, sur les idées de Carl Schmitt, le juriste et philosophe allemand très controversé voire même proscrit pour son soutien enthousiaste à l'Allemagne nazie.

L'élimination physique de la guerilla serait-elle la solution?

«Les insurrections ont souvent un visage, un homme, qui selon les évènements de l'histoire devient une icône : Vercingétorix, Geronimo, Che Guevara, Bobby Sands, Ahmad Shah Massoud, sont autant de chefs insurgés qui ont incarné la lutte de leur peuple ou de leur fraction politique. Leur disparition a souvent précipité la fin d'une insurrection». La véritable solution passerait-elle tout simplement par l'élimination physique des chefs de la guérilla ...encore que « l'élimination physique ne soit pas l'unique moyen susceptible de faire taire le héraut de la cause insurrectionnelle. Le discréditer, lui dénier tout accès à une tribune, le contraindre à se terrer à l'intérieur des frontières, sont autant de moyens qui permettent de réduire son action»...
André Birukoff

« Faut-il brûler la contre-insurrection ? » Ouvrage collectif sous la direction de Georges-Henri Bricet des Vallons. Choiseul.


Quelques principes de base (généralement inaplicables) de la contre-insurrection 


L'insurrection est une « guerre pour le peuple ». Le terme de contre-insurrection définit l'ensemble des efforts qu'un Etat ou une force occupante déploie dans les domaines politiques, économiques, sociaux, médiatiques et militaires, pour arracher la population à l'emprise de la guérilla, lui interdire de se développer et la neutraliser.

Toute guerre de contre-insurrection est aussi une guerre civile.

La contre-insurrection vise à la marginalisation de l'ennemi plutôt qu'à sa destruction pure et simple car l'insurgé est aussi le frère et le cousin du citoyen neutre

Les Etats démocratiques qui sont engagés dans des guerres contre-insurrectionnelles loin de leur territoire national doivent faire face à deux obstacles principaux : la tolérance et l'adhésion politiques limitées de leur opinion publique pour ce type de conflit. La guerre du Vietnam en constitue l'exemple le plus emblématique.

La légitimation d'une guerre de contre-insurrection s'avère être un enjeu majeur pour une démocratie. En dépit de nombreuses difficultés, elle doit être conquise en début d'action, entretenue au cours des opérations et s'accompagner de nombreuses attentions pour justifie, expliquer, raisonner et mettre en perspective les actions de contre-insurrection auprès des différentes populations concernées.

Le dernier acte fondateur de la légitimation d'une guerre de contre-insurrection est la réponse donnée aux attentes primordiales de la population locale. (…) Seule la satisfaction de ses besoins vitaux que sont la paix, la liberté, la sécurité, la justice, le développement économique et, surtout, l'accès à la nourriture et à un minimum de soins peut justifier la présence, sur son sol, d'une force militaire étrangère.

Tout Etat conduisant une guerre de contre-insurrection dans un pays tiers sans parvenir à s'appuyer sur des élites et une administration locales reconnues par la population ne réussira pas à légitimer son action devant cette population et échouera ainsi à gagner son soutien.
Comme disait Mao Zedong « le guérillero vit au sein de la population comme un poisson dans l'eau ». (…). La stratégie des forces contre-insurrectionnelles doit donc avoir pour objectif de briser le lien entre l'ennemi et la population.

Les insurrections ont souvent un visage, un homme, qui selon les évènements de l'histoire devient une icône : Vercingétorix, Geronimo, Che Guevara, Bobby Sands, Ahmad Shah Massoud, sont autant de chefs insurgés qui ont incarné la lutte de leur peuple ou de leur fraction politique. Leur disparition a souvent précipité la fin d'une insurrection.

La stratégie des « cœurs et des esprits » n'a de valeur que si elle commence par satisfaire le désir de protection des populations.

Aucune grande puissance n'a échappé, au siècle dernier, à une défaite politique et à une impasse militaire dans une guerre de contre-insurrection.

(Extraits de: « Faut-il brûler la contre-insurrection ? » Ouvrage collectif sous la direction de Georges-Henri Bricet des Vallons. Choiseul)

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Les techniques de contre-insurrection sont-elles efficaces?