Archives mensuelles : avril 2017

Madame de Staël dans la bibliothèque de la Pléiade de Gallimard

Oeuvres de Madame de Staël à la Pléiade de Gallimard

Mondaine, voyageuse, et initiatrice du romantisme, Madame de Staël, avait 23 ans en 1789. Fille des Lumières et de la Révolution, la fille de Necker, élevée à l’école des philosophes, avait bien accueilli la révolution, mais fut contrainte à l’exil par les révolutionnaires puis par l’empereur Napoléon. La bibliothèque de la Pléiade lui consacre en 2017 un volume avec ses deux romans: Delphine ( 1802) et Corinne (1807), ainsi que l’une de ses œuvres majeures De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800).

Cette grande dame avait tout pour irriter les puissants: Catriona Seth qui a établi cette édition de la Pléiade avec Valérie Cossy raconte dans son introduction comment la femme la plus célèbre d’Europe était traquée par les espions de la police impériale après avoir été bannie en 1795 par le Comité de salut public. Que se serait-il passé à l’époque de la Terreur si Madame de Staël épouse d’un ambassadeur suédois n’avait pas bénéficié d’un traitement de faveur… elle avait salué la Révolution avec  beaucoup d’espoir, mais la radicalité, les massacres perpétrés par les jacobins lui feront horreur. D’exil en exil, Madame de Staël, femme du monde,  et romancière a succès  deviendra une tête politique que ni les révolutionnaires ni l’empereur Napoléon n’arriveront à mater.

 » Si les mouvements révolutionnaires se prolongent au-delà du but qu’ils devaient conquérir, le pouvoir descend toujours plus bas parmi les classes ignorantes de la société. Plus les hommes sont médiocres, plus ils mettent de soin à s’assortir; ils repoussent loin d’eux la raison éclairée, comme quelque chose d’hétérogène avec leur nature, et qui doit être éminemment nuisible à leur empire » note Madame de Staël dans De la littérature, qui traite certes de l’influence des climats sur les civilisations mais aborde en deuxième partie « l’état actuel des lumières en France » et « leurs progrès futurs »: un exercice périlleux pour quelqu’un comme Madame de Stael obligée ainsi de faire la synthèse entre son amour de la République et les massacres… « A chaque page de ce livre, écrit-elle dans le dernier chapitre, je redoutais sans cesse qu’une injuste et perfide interprétation ne me représentât comme indifférentes aux crimes que je déteste, aux malheurs que j’ai secourus de toute la puissance que peut avoir encore l’esprit sans adresse, et l’âme sans déguisement ».

Delphine est un roman épistolaire à la manière de la Nouvelle Heloïse ou des Liaisons dangereuses et déclencha pour son anti-conformisme la fureur de Napoléon, alors Premier Consul. Son héroïne est une jeune veuve dont l’amour est interdit par les préjugés de la société et qui finira par se suicider. Corinne qui eut un immense succès est également l’histoire d’un amour malheureux et soulèvera des torrents d’indignation dans les milieux bien pensants en dépeignant une femme au comportement exceptionnel, féministe avent la lettre.

Madame de Staël. Oeuvres. Edition établie par Catriona Seth avec la collaboration de Valérie Cossy. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard. En librairie le 20 avril 2017.

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Le voile des musulmanes et la France d’aujourd’hui

Le voile des musulmanes et la France d’aujourd’hui
par *Bernard Richard

Mon propos est de comprendre, voire d’expliquer l’attitude de nombre de Français(es) face au voile dit islamique. N’ayant aucune compétence dans le domaine des règles ou pratiques de l’Islam, je n’ai pas l’intention ni la prétention de présenter l’origine de cette pièce d’étoffe, ni les règles qui auraient existé, pas plus que les raisons de son rebond récent dans la société française comme ailleurs dans le monde (1).
Travaillant sur les emblèmes de la République et leur construction dans l’histoire, j’ai constaté une gêne fréquente, un réflexe de rejet en France chez des citoyens « ordinaires » à la vue d’une femme voilée (voile léger, complet, bandeau cachant volontairement les cheveux, toques diverses). Pour ces Français, une telle femme affiche ainsi, et en espace public, des convictions religieuses, acte vite considéré comme celui de brandir un étendard. Souvenons-nous que le latin velum- voile – a donné le mot latin vexillum, drapeau, celui qu’employaient déjà les légions romaines… Le voile serait un étendard, au moins au sens figuré, vérité qu’on pourrait donc qualifier d’étymologique. En mars 2017, un restaurateur dans une commune de la banlieue parisienne a été condamné à une amende par un tribunal français pour avoir refusé de servir, en août 2016, deux femmes voilées (accompagnées d’une tierce personne ayant filmé la scène). Le jugement indiquait que ce restaurateur avait été « reconnu coupable de discrimination dans la fourniture d’un service en raison de l’appartenance à une religion (nous soulignons) dans un lieu accueillant du public ». Le voile était bien défini par un tribunal français comme une tenue marquant « l’appartenance à une religion », en l’occurrence à la religion musulmane. De la même façon, toujours en 2017, la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a décidé, sous certaines conditions (inscription préalable au règlement de l’entreprise, justification par « une exigence professionnelle essentielle et déterminante », etc.) que «l’affichage d’une image de neutralité à l’égard des clients [est] une justification suffisante pour interdire le port visible de tout signe religieux aux salariés d’une entreprise privée » (arrêt C-188/15, mars 2017). On sait que cette interdiction concerne déjà en France le service public et les entreprises publiques, au nom d’une règle de neutralité et du principe constitutionnel de laïcité. On doit certes distinguer le voile des musulmanes, bien identifiable, des signes plus discrets que sont le port d’une croix catholique ou huguenote, d’une main de Fatima, d’une étoile de David, etc. Le voile affiche la religion « ad extra » à la vue et à l’attention d’autrui ; c’est un signe religieux immédiatement perceptible et visible qui différencie en France, en Europe, les musulmanes des autres femmes. Au contraire les signes légers énumérés plus haut sont « ad intra », à usage interne, privé ; n’attirant pas le regard, ils ne dérangent personne. La kippa des Juifs pratiquants, portée plutôt dans les synagogues ou pour le seul Sabbat, se trouve en position intermédiaire. Continuer la lecture