Un apport décisif de Jean-Pierre Grossein à la connaissance de Max Weber

Une photo de Jean-Pierre Grossein chez son éditeur Gallimard
Un éclairage décisif sur la langue théorique de Max Weber par Jean-Pierre Grossein l’un des meilleurs spécialistes de l’auteur

A l’heure où la sociologie n’a pas très bonne presse parmi certaines élites politiques et intellectuelles et alors que ceux-là mêmes qui la pratiquent s’interrogent sur leur discipline, le retour sur des auteurs qui en ont construit les fondements peut être riche d’enseignements. C’est le cas avec Max Weber, dont paraît, sous le titre Max Weber, Concepts fondamentaux de sociologie, un ensemble de textes choisis, traduits et introduits par Jean-Pierre Grossein, traducteur et spécialiste reconnu de Max Weber.

Dans les textes qui sont proposés dans ce volume et introduits par une longue présentation de J.P. Grossein (sous le titre : « Leçon de méthode wébérienne »), Max Weber a l’ambition de « formuler en des termes que nous espérons plus appropriés et un peu plus corrects ce que toute sociologie empirique veut dire effectivement quand elle parle des mêmes choses ». Comparée aux traductions déjà existantes, la traduction de J.P.Grossein se distingue par une très grande rigueur, ce qui permet à un lecteur non germanophone de retrouver la cohérence de la langue théorique de Weber, même si celle-ci n’est pas restée figée du début à la fin – prématurée – du parcours wébérien ( Weber est né en 1865 et mort en 1920).

Ainsi, le lecteur qui voudra bien se donner quelque peine – il ne s’agit pas, en effet, de textes très faciles, mais la traduction, pour le moins, ne les rend pas plus obscurs, au contraire — découvrira la richesse du dispositif conceptuel qui permet à Weber d’échapper aux alternatives stériles qui ont, dès la naissance des sciences sociales et jusqu’à aujourd’hui, structuré le débat au sein de ces disciplines. Il est intéressant de noter que Weber ne s’est pas engagé dès le départ en faveur de la sociologie, vis-à-vis de laquelle, au contraire, il avait de fortes réticences, dans la mesure où, dans sa forme initiale et avec des auteurs comme Comte ou Spencer, elle proposait des analyses très générales, voire métaphysiques, sur le développement des sociétés conçues comme des entités collectives et dotées en tant que telles d’une existence propre. C’est précisément pour combattre une telle vision que Weber a proposé une autre conception de la sociologie, qu’il appelle « sociologie de compréhension », centrée sur l’analyse de l’action sociale et des relations sociales que les individus nouent entre eux.

Ce faisant, il définit un plan où individu et société ne s’opposent pas, mais s’articulent. A vrai dire, le concept même de « société » est absent de cette sociologie, dans la mesure où Weber considère qu’il doit être décomposé en différents registres : l’action sociale, la relation sociale, l’ordre, le groupement. Il ressort de la lecture de ce volume une conception résolument dynamique de la réalité sociale, où les structures existent bel et bien, mais plus comme des conditions que comme des déterminants de l’action.

Loin de nier l’opacité de la vie sociale aux yeux mêmes de ses acteurs, Weber en reconnaît la prégnance, mais fixe précisément comme objectif des sciences sociales de faire émerger le sens que l’action revêt pour ceux qui la conduisent, à la fois dans leurs interrelations et dans leur relations aux différents ordres sociaux. Ce faisant, l’auteur montre en quoi le type d’analyse qu’il préconise a besoin d’instruments théoriques propres, en dehors de toute psychologie. Et on en a la démonstration dans les études « empiriques » que Weber a conduites et qui portent aussi bien sur des situations contemporaines ( par exemple, les rapports sociaux à la campagne, le travail industriel ou encore l’activité journalistique ) que sur des situations historiques passées (voire ses études comparatives sur les « grandes religions », comme le judaïsme, le confucianisme et le taoïsme, l’hindouisme et le bouddhisme ou encore le protestantisme ). A cet égard, on peut dire que les textes présentés et traduits par J.P.Grossein dans ce volume constituent le complément indispensable de ces études empiriques, dans la mesure où ils nous restituent la langue théorique que Max Weber a construite pour mener à bien son travail de description et d’analyse de la réalité sociale et historique.

Max Weber, Concepts fondamentaux de sociologie, textes choisis, traduits et introduits par Jean-Pierre Grossein, Tel, Gallimard, 13,50 euros

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