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Del Valle: Empereurs des ténèbres.

Une intrigue policière dans l'horreur de Léningrad

La neige et la glace ont figé la nature et les hommes. Elles projettent une aveuglante lumière blanche sur un champ de ruines, les ruines de Leningrad, ville martyre, assiégée depuis plus de deux ans par la Wehrmacht à laquelle se sont joints des volontaires espagnols de la Division Azul. Nous sommes fin 1943, et l'armée Rouge s'apprête à dégager enfin l'ancienne capitale des tsars par une contre-attaque victorieuse. Pour le soldat Arturo Andrade, enrôlé dans la Division Azul, le temps presse. Choisi pour ses anciens talents de détective, il n'a que quelques jours pour éclaircir une série de meurtres rituels d'une extrême violence : gorge tranchée, cœur arraché, corps coupé en deux.

La vie quotidienne de la Division Azul

Crée en 1941 par Franco pour participer à la croisade antibolchévique de l'allié, la Division Azul, forte de quelque 18.000 hommes, était un assemblage disparate de franquistes, de phalangistes exaltés et d'anciens militaires mais aussi et sans doute principalement d'individus en rupture de ban, fuyant leur passé ou la misère.C'est la vie quotidienne de cette division qu'évoque «Empereurs des ténèbres», premier livre de l'écrivain espagnol Ignacio del Valle à être traduit en français. Ce « thriller historique » est la deuxième partie d'une trilogie dont les deux autres volets, « El arte de matar dragones » (L'art de tuer les dragons) et « Los demonios de Berlin » (Les démons de Berlin), mettent également en scène Arturo Andrade, un flic au passé trouble qui s'est engagé dans la Division Azul par opportunisme sans en partager ni le fanatisme, ni les idéaux.

Un grand talent de conteur

Antihéros par excellence, Arturo Andrade, un ancien officier dégradé, submergé parfois par des pulsions de mort, « était né pour ne trouver sa place nulle part ». Mais, dans l'enfer du siège de Leningrad, ce défaut est aussi une qualité qui lui permet de garder une distance par rapport aux hommes et à leurs actions. Elle lui permet surtout de survivre dans le chaos d'un monde apocalyptique où la mort rode en permanence que ce soit dans le regard vide des SS dont les Einzatsgruppen éliminent les juifs, les communistes et les tziganes ou autour des soldats dont la principale distraction est la « violeta », une variante de la roulette russe dans laquelle, après chaque tour de barillet, on rajoute une nouvelle balle. Au delà d'une intrigue un peu trop compliquée et qui pêche aussi par un recours passablement éculé à la franc-maçonnerie, c'est l'extraordinaire talent évocateur d'Ignacio del Valle, déjà primé dans divers pays, que retiendra le lecteur. Car Ignacio del Valle sait nous faire voir le calvaire de Leningrad, jonchée de cadavres et de débris enchevêtrés, il sait nous faire sentir l'odeur délicieusement rare du café qu'Arturo Andrade hume avec délectation, il sait nous faire goûter un verre de rhum inespéré que les soldats savourent voluptueusement.

On tremble d'émotion et d'horreur

Il sait aussi nous faire trembler d'émotion et d'horreur lorsque des SS au regard sans vie surgissent pour massacrer une poignée de fous en haillons, survivants faméliques d'un asile situé à proximité du campement de la Division Azul. Il nous fait alors entrer de plain pied dans l'enfer qu'annonce, en exergue à son roman, une terrible citation attribuée à Jack l'Eventreur : «Un jour les hommes se tourneront vers leur passé et diront que le XXe siècle est né avec moi».
André Birukoff


Ignacio del Valle. Empereurs des ténèbres. Phébus.

 

 

 

Ignacio del Valle est l'un des jeunes auteurs espagnols les plus prometteurs. Son dernier roman Empereurs des ténèbres, qui se déroule à Leningrad, pendant la seconde guerre mondiale a été porté à l'écran en Espagne.