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Le retard russe de Georges Sokoloff

par André Birukoff

Voici un livre qui tombe à pic. Dans son dernier ouvrage, paru chez Fayard, « Le retard russe », Georges Sokoloff retrace l’histoire de la Russie et surtout remet les pendules à l’heure au moment où –crise ukrainienne oblige- le politiquement correct exige de ne trouver aucun mérite à la Russie de Vladimir Poutine.

L'originalité du "modèle" russe

George Sokoloff n’en n’est pas pour autant le thuriféraire. Au contraire. Il reconnait que le « modèle » russe n’a pas permis et ne permettra peut être jamais de mettre la Russie au niveau d’abondance de biens que connaissent les Etats-Unis ou l’Europe. Mais contrairement à beaucoup d’autres il ne se contente pas de ce constat et explique la particularité de la Russie, son caractère « unique » qui fait généralement dire aux Occidentaux qu’elle n’est pas « normale » alors qu’en fait elle est tout simplement, selon Sokoloff, « normalement différente ».

Le retard de la Russie due en partie aux invasions mongoles

La Russie a-t-elle échoué à rattraper l’Occident ou a-t-elle refusé de le faire ? C’est à cette question que répond le livre de Sokoloff qui, dans un style alerte, jamais ennuyeux, réalise le tour de force de raconter en moins de 200 pages, chronologie comprise, l’histoire russe de 882 (la prise du pouvoir par le chef viking Oleg) à nos jours. Que ceux qui redouteraient une avalanche de statistiques se rassurent : elles sont très discrètes, le livre faisant largement la place au récit historique qui, sans doute plus que l’économie, est à même d’expliquer le particularisme russe. Ainsi, le retard, est en grande partie la conséquence des invasions mongoles qui pendant ont fait plier la Russie sous un joug terrifiant. Avec comme date marquante la bataille de la rivière Kalka (dans l’actuelle Ukraine) en 1223 quand les généraux de Gengis Khan, Djébé et Subodeï, anéantissent une coalition rassemblant les princes de Galitch, Kiev, Tchernigov et Smolensk.Les chefs russes, rappelle Georges Sokoloff « furent broyés sous les planches où Djébé et Subodeï ont fait dresser un « festin sur les os » afin de célébrer leur victoire. Et, croyez-le ou non, il s’agit là d’un traitement de faveur : pour les Mongols, l’humiliation suprême que puisse subir un ennemi est de verser son sang ; donc les vaincus qui ont la chance d’être de condition noble ne sont qu’écrasés, piétinés ou étouffés ».

Les atrocités mongoles ont marqué le destin de la Russie

Au bout du compte les Mongols ont-ils légué quelque chose aux Russes qu’ils ont dominés pendant 200 ans. Rien, à part la mémoire des massacres. Les tueries et les atrocités, explique Sokoloff « ont été pratiquées de façon à ne surtout pas pouvoir être oubliées. Ceux qu’elles ont endeuillés ou terrorisés en ont porté le traumatisme. Ils ont su que le bourreau pouvait revenir, et aussi que leurs chefs ne seraient pas plus capables de les protéger, avant très longtemps, qu’ils ne l’avaient été face à l’invasion ; qu’il fallait donc courber l’échine. Ce que des générations successives de Russes ont fait ».

Russie: soumission et révoltes

Une soumission qui n’a pas empêché les Russes de se révolter à divers reprises et souvent dans des débordements de violence mais qui est un des éléments clés du particularisme russe traduit dans le concept d’ « Idée russe », partagé par une large majorité de la population.
L’Idée russe, explique Sokoloff « tend à exprimer une différence russe plutôt qu’une exception ; disons une nuance au moins aussi forte que celle présente entre l’Idée européenne et le « Rêve américain ». ».Il faudra sans doute encore des siècles à la Russie pour connaître l’’équivalent du prétendu « bien-être » occidental. Un handicap ? Pas forcément car, comme le souligne Sokoloff, «  une certaine infériorité de revenu ne doit-elle pas être acceptée par toute une communauté humaine comme un prix raisonnable à payer pour l’image, décente, qu’elle se fait de sa dignité ? ».


D’une certaine façon, la couverture du livre, fort bien choisie, résume cette idée. Un tableau du peintre Serguei Ivanov intitulé « l’arrivée d’un étranger à Moscou au 17e siècle » montre un voyageur, richement vêtu, descendu d’un luxueux carrosse devant quelques moujiks qui le regardent. Soumis et soupçonneux.


Le retard russe. Georges Sokoloff. Fayard

 

Georges Sokoloff est professeur émérite des universités à l'INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales) et conseiller au CEPII (Centre d'études prospectives et d'informations internationales). Georges Sokoloff a notamment publié L’Economie obéissante (Calmann-Lévy, 1976), The Economy of Détente (Berg, 1987), La Puissance pauvre (Fayard, 1993), 1933, l’année noire (Albin Michel, 2000), et Métamorphose de la Russie (Fayard, 2003).

 

 

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Une explication du "retard" russe par Georges Sokoloff




 


 

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