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Un témoignage sur la Stasi à Berlin-Est en pleine guerre froide

Dans le "paradis" communiste de la République Démocratique Allemande, même les Zippo étaient suspects....

"Ausweis, bitte !". L'ordre claqua derrière mon dos alors que le 13 novembre 1961 - trois mois après la construction du "mur" - j'assistais sur la Stalinallee à Berlin-est aux derniers travaux d'évacuation de la statue de 6 mètres de haut du "Petit père des peuples".
Le gouvernement de Walter Ulbricht avait décidé, après avoir traîné des pieds pendant des années de déstalinisation instaurée par Nikita Krouchtchev , de se débarrasser discrètement et nuitamment d'une statue embarrassante après que la dépouille de Staline ait été retirée elle-même une quinzaine de jours plus tôt du mausolée de Lénine à Moscou.

Manteaux de cuir jusqu'aux mollets

Deux policiers en civil que j'identifiais comme des membres de la Stasi (police politique de la RDA) m'encadrèrent … Ils portaient des manteaux de cuir qui descendaient jusqu'à leurs mollets, comme ceux qu'avaient pendant la guerre les agents de Gestapo. Ceux-ci, deux jeunes hommes de grande taille, avaient l'air plutôt courtois.
L'un deux sans aménité répéta : "Vos Papiers s'il vous plait".
Surpris, je fouillais dans une poche de ma parka de surplus militaire
pour y trouver mon passeport français en expliquant que j'étais un journaliste de l'AFP et que je faisais un reportage sur cette première scène de déstalinisation en RDA.
Après voir vérifié que mon passeport était en règle, il exigea de voir ma carte de presse et mes accréditations. Toutes mes papiers étaient placés dans un plastique en accordéon qui comportait également ma carte d'officier.
"Vous êtes journaliste ou militaire ?", lança son acolyte d'un ton soupçonneux. Je leur expliquais que j'avais fait mon service militaire et que je n'étais que réserviste. Ils n'eurent pas l'air convaincus.

Le Zippo et le Minox

"Nous ne voulons pas que la presse occidentale monte en épingle cette simple affaire et en fasse des grands titres. Aussi je vous prie de me donner immédiatement les photos que vous avez prises car nous vous observons depuis un moment.
"Des photos ? Mais je n'ai pas d'appareil !
- Si vous en avez un. Nous vous avons vu utiliser un Minox. Les photos sont interdites. Donnez nous cet appareil !"
Je compris alors leur méprise. A cette époque je fumais et après avoir allumé une cigarette, j'avais gardé un moment mon briquet Zippo en main tout en regardant les engins et tracteurs reboucher l'immense trou qui marquait l'emplacement du socle de la statue en pied de Staline qui gisait couché sur le gazon du square.
"Est-cela que vous avez pris pour un Minox ?", leur demandai-je en sortant de ma poche mon Zippo.

Interloqués, ils prirent le briquet qu'il auscultèrent en détail sur toutes ses faces. Les deux agents de la Stasi, visiblement dépités, insistèrent et encore suspicieux, me demandèrent de vider mes poches. J'obtempérai. Je n'avais pas d'appareil photo.
Ils m'invitèrent aimablement ensuite à les suivre et me conduisirent dans une officine proche, un petit bureau triste et sombre meublé style IIIème Reich, où ils prirent des notes sur mon identité et mes numéros de cartes de presse et de passeport.
Puis, libre, je retournai sur la Stalinallee qui avait été en une nuit rebaptisée Karl Marx Allee pour faire faire mon reportage de couleur et d'ambiance.
Je n'ai jamais vu de photos d'archive de la statue de Staline mordant la poussière sur ce square de Berlin-est.
La STASI veillait sans doute.


Et j'ai regretté de n'avoir pas eu ce jour la un appareil photo. J'aurais pu faire un "scoop"….si j'avais échappé à la police politique du gouvernement de Walter Ulbrich.


Bernard Aubert

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Un témoignage sur l'ambiance à Berlin et la dictature communiste par l'un des journalistes de l'Afp qui couvrait la construction du mur de Berlin





 

Heidegger, ecrits politiques